]Voici une interview de Sophie Marceau parue dans l'express:
Les bonheurs de Sophie Marceau
Propos recueillis par Gilles Médioni
Star et antisystème, enthousiaste et imprévisible, vive et apaisée, Sophie Marceau mène sa carrière avec le
même naturel depuis ses débuts. Dans son dernier film, Les Femmes de l'ombre, elle incarne une résistante. Entretien.
Qu'est-ce qui vous a séduit dans Les Femmes de l'ombre?
Le film parle de vraies personnes, je l'ai senti en tournant les pages du scénario. C'est une histoire inspirée par des Mmes Tout-le-Monde, des anonymes, pas des héroïnes - même si j'adore les héros - qui ont fait des actes remarquables pendant la Seconde Guerre mondiale. Ces cinq femmes qui ne se connaissent pas vont accomplir une mission jugée absurde par certaines, vitale par d'autres. Les femmes dans la Résistance sont un thème peu exploité par la littérature, dans les livres d'école, au cinéma. C'est du grand cinéma populaire sans pathos, sans bravoure, où tout le monde peut se retrouver.
Parlez-nous de votre personnage...
Louise est sans doute la moins définie des cinq. Elle possède plus de mystère, elle est moins expansive. Louise agit, c'est quelqu'un qui est animé par des idéaux politiques, humanistes. Elle a été inspirée par une vraie résistante, Lise Villameur, même si l'histoire est très romancée. Comme toutes ces figures simples et héroïques, elle a repris le fil de son existence après la guerre - les femmes sont toujours rattrapées par le quotidien. Toutes les femmes. Les actrices n'y coupent pas! On rentre d'un tournage et on prépare la tambouille. On ne se prélasse pas dans un état de diva. On n'a pas le temps d'écrire des livres sur nous, de nous flatter. Il faut avancer dans le concret.
Dans le film, vous tirez à la mitraillette, vous sautez en parachute... Ça a dû combler votre côté casse-cou, vous qui ne vous faites jamais doubler?
Ou en tout cas le moins possible. J'adorerais tourner une sorte de Rambo. Je suis très physique et il y avait pas mal de scènes d'action à jouer, même si, question parachute, on a juste sauté sur un gros matelas. Mais manier une arme reste impressionnant. C'est très lourd, très dur, ça fait mal. Pour s'entraîner, on est allés chez les flics.
Toutes ensemble?]
Non, une par une. Cinq actrices lâchées avec des mitraillettes, ç'aurait été dangereux! [Rires.]
Le réalisateur Jean-Paul Salomé dit de vous: «Sophie peut paraître assez dure parfois et puis rieuse à d'autres moments. Elle se protège.» Cette définition vous convient-elle?
Ouais, c'est vrai. On me décrit souvent comme une personne très froide. Pourtant, je ris aussi. Même si je suis plutôt équilibrée, il n'empêche, je peux passer du chaud au froid dans la même minute. Je ne suis pas d'un bloc. Dans la vie de tous les jours, on vous demande d'être le plus pâle possible. Mais nous, les acteurs, nous sommes habitués à exacerber nos sentiments. Au cinéma, il faut apprendre à se lâcher dès la toute première scène, dès les premières prises. Le corps doit s'échauffer vite pour atteindre un certain état émotionnel. Un fou rire, une colère, ça ne sort pas si facilement.
A 16 ans, vous dénonciez votre contrat avec la Gaumont. A 20, après le tournage agité de Police, vous régliez vos comptes avec Maurice Pialat. Vous étiez toute petite et déjà pas langue de bois!
Oui, même si je pense que je suis encore toute petite. J'ai un peu appris à parler depuis. [Elle rit.]
Vous voulez dire à composer?
A être plus diplomate. Moins énervée. De là à être d'accord avec tout, il faut pas exagérer? Je n'ai pas été élevée ainsi. Moi, je fonce, je me mouille, je ne me planque pas. Je n'ai pas besoin de substances chimiques pour me déchaîner. Enfin, je ne dis quand même rien de très «révolutionnant». Je décomplexe peut-être les choses, ma parole est libre. Je suis sincère. Je ne peux pas faire semblant, ça me rend malade. Si je ne suis pas en accord de tout mon corps, de toute ma pensée, avec mes actes, je suis mal dans ma vie et mauvaise actrice à l'écran. Quand je revois mes films, ce qui est rare, je me rends bien compte que dans certains cas j'ai fait ce que je pouvais. Mais le plus important, c'est que je sois juste.
Qu'est-ce que vous ont transmis vos parents?
L'honnêteté, le sens de la justice, la rigueur. Ils exerçaient des métiers très difficiles [routier, démonstratrice dans les grands magasins] pour lesquels ils n'avaient aucune passion, travaillaient dix-huit heures par jour, étaient payés peanuts, mais ils avaient le sens du travail bien fait. Dans ma vie, je m'applique à bien faire mon travail, ça ne veut pas dire que je le fais mieux que les autres. Ce truc de justice, je le retrouve chez mes enfants [Vincent, 12 ans, et Juliette, 5 ans]. Ils sont très objectifs, francs, ils prennent sur eux.
En 1980, vous tourniez La Boum. Vous fêterez bientôt trois décennies de cinéma?C'est hallucinant!
D'après vous, quels sont les moments charnières de votre carrière?
L'Amour braque, Police... Oh, il y a eu plusieurs charnières! Le cinéma, la vie, tout est lié, et j'ai tourné des films que personne n'a vus, simplement pour ficher le camp au bout du monde, pour tenter autre chose, un autre départ. J'ai l'impression de n'avoir que des moments déterminants dans ma vie. Mes amis me disent sans cesse: «Allez, Sophie, souffle un peu!» Tout est important car aucun choix n'est vain. De temps en temps, on a le sentiment assez plaisant de récolter quelque chose. Ça m'est arrivé il n'y a pas si longtemps. Soudain, j'ai eu le sentiment que le premier bourgeon sortait. Après, il faut aller de l'avant. Mais on sent qu'on mûrit. On s'articule mieux, on prend des raccourcis, ça fait du bien. Ça fait peur aussi.
La vie n'est-elle pas faite que de choix?
Oui, bien sûr, mais dans ce métier, on vous sollicite tout le temps, tout le temps, tout le temps... Et pas que pour des scénarios. D'ailleurs, parfois, on ne vous propose pas du tout de film, alors qu'est-ce qu'on fait de ce moment-là? Voilà encore des décisions à prendre. Et comme j'aime l'idée de ne rien me laisser imposer...
Avez-vous la sensation d'avoir vécu ces années en accéléré?
Je ne sais pas, je ne me rends pas compte de la vie des autres. Et puis on a tous des existences différentes. J'ai eu tout très tôt. J'ai été indépendante, j'ai travaillé jeune, j'ai connu la gloire, la vie sentimentale, oui. Mais, de mon point de vue, tout était lent. Petit à petit, je me suis retirée... On ne pouvait pas s'en apercevoir car on me voyait dans des films - je n'en tournais pourtant qu'un par an. Et le reste du temps? Ben, je faisais plein de trucs. De mes 17 ans à mes 30 ans, 35 ans même, j'ai mené une vie d'ermite, extrêmement en marge, loin de tout. Je fréquentais très très très très peu d'amis, sinon personne. D'habitude, pour des jeunes gens de cet âge, ce n'est pas une période aussi rangée, ordonnée, studieuse.
Pourquoi cette mise à l'écart, cette distance?
J'avais besoin de me construire avant de construire quoi que ce soit, et j'étais prête à sacrifier ma carrière pour cela. C'est pour cette raison que je n'ai pas été dans le sens du poil. J'aurais pu me casser la gueule 25 fois. J'ai refusé plein de films à succès. J'aurais pu profiter de ma jeunesse pour me montrer davantage, être plus sous les spotlights...
Pourtant, la France entière vous connaît?
Car j'ai continué doucement. Comme quoi le succès ne vient pas forcément de ce que l'on croit: poser à la Une des magazines, être jeune et beau, faire parler de soi... On parlait de moi, mais je n'étais pas à ce point impliquée dans un jeu de notoriété. La Gaumont a essayé et je me suis barrée. Je ne me voyais pas dans un aquarium à faire des sourires. Je n'étais pas d'un caractère assez docile et pas assez solide. Et puis, la gloire n'était pas importante: je n'ai jamais voulu être connue.
Vous regrettez la célébrité?
Non. Elle ne me pèse pas, elle ne m'oblige à rien. Je me sens très heureuse et très libre. Dans ce métier, on vous fait toujours miroiter la peur de perdre. Moi, je n'avais rien, donc rien à perdre. A l'époque de La Boum et de mes premiers voyages au Japon - aujourd'hui, on a beau jeu de dire que Sophie Marceau est une star là-bas! - j'avais trois pulls, un jean avec plein de trous, je n'avais pas un sou, je circulais en métro. C'était à la dure, c'était très bien. Après, les gens étaient étonnés que je voyage sans assistante, sans coiffeur-maquilleur, juste avec mon sac sur le dos. Mais je préfère.
Dans votre prochain film, Ne te retourne pas, votre personnage a un double interprété par Monica Bellucci.
Comment s'est passée votre rencontre?
Très très bien. Monica est saine, cool, pas prétentieuse, et moi non plus, je crois. Ne te retourne pas est un thriller en deux parties distinctes: une femme découvre qu'elle n'est pas qui elle pensait être. Sa transformation psychologique se révèle visuellement et je me métamorphose en Monica Bellucci. C'est l'application du fond par la forme, c'est top. La réalisatrice, Marina de Van, m'a épatée. Elle revisite le monde de l'analyse tel que seule une femme pouvait le faire. J'ai eu l'impression de voir un alter ego: même perception des choses, même façon de ressentir, alors que son point de vue est unique.
L'été dernier, les paparazzis vous ont traquée avec Christophe Lambert. Comment avez-vous réagi?
C'est un dilemme constant. Moi, je n'ai rien à cacher... D'un autre côté, quand on est dans un lieu privé, ça ne regarde personne. Mais ça a toujours été ainsi, les potins, les ragots de basse-cour, la curiosité de ce que vivent les autres.
Votre histoire d'amour était inattendue. Elle fait rêver le public.
Oui, c'est inattendu. Qu'est-ce que vous voulez! Je ne vais pas apporter de l'eau au moulin? Tant mieux si mon amour fait plaisir. Moi, ce qui me fait plaisir, c'est quand dans la rue on nous dit: «Ah, c'est vraiment sympa de vous voir ensemble.» Là, j'adore!